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ACANTARI

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Lou plesi de canta n'en Prouvençau


100 ans après, un provençal rentre chez lui

Publié par Chorale ACANTARI sur 18 Octobre 2016, 19:09pm

Catégories : #Histoire

       Julien Lançon avait été exécuté pour l'exemple dans la Somme.

      Cent ans après, sa famille l'inhume chez lui à Mollégès dans les Bouches-du-Rhône.

Sous le calot du marsouin, un nez en trompette, une bouche pleine, les joues encore rondes de l'enfance : Julien Lançon a "peut-être 20, 21 ans" sur cette photo sépia -la seule qu'on lui connaisse, prise probablement en 1913 à son incorporation dans le 8e Régiment d'infanterie coloniale de Toulon.

Cette image, cette bouille, un siècle plus tard, dans son salon de Mollégès (Bouches-du-Rhône), un homme les contemple avec émotion : c'est Hervé Lançon. Imprimeur à Tarascon, historien amateur, il a 62 ans. Et ce minot au visage doux, sur la photo, n'est autre que son grand-oncle : le soldat Julien Lançon, fusillé pour l'exemple à 24 ans, le 22 octobre 1916, à Sarcus, dans l'Oise, auprès de son caporal, un berger corse du nom de Sylvestre Marchetti. En France, ils seront ainsi, durant la Première Guerre mondiale, 650 soldats (23 dans les Bouches-du-Rhône, 7 dans le Vaucluse), punis de la peine capitale pour désobéissance militaireCent ans plus tard, ces morts restent des "points d'ombre" dans l'Histoire. Écartés des monuments aux Morts, ils sont aussi, souvent, des "secrets de famille" enfouis profondément. Des corps jamais rendus, des noms qu'on ne prononce pas, une mémoire sans fleurs ni couronne. "Petit écrivain local, je raconte l'histoire de mon village, mais je ne connaissais même pas la mienne", soupire Hervé Lançon. Le voile s'est déchiré un soir de 2013 : "J'ai reçu un coup de fil. Un historien de l'Oise me cherchait. J'étais soi-disant le descendant d'un fusillé pour l'exemple ! 'Vous faites erreur, j'ai dit. Oui, mon grand-père Louis est bien mort en 1916, dans la Somme, mais il a été tué à l'ennemi'." Qui est donc "cet autre mort" dont il n'a jamais entendu parler ? Installée à Mollégès depuis 1624, la famille Lançon a dressé son arbre généalogique. Et perché sur une branche, oublié de tous, Hervé le découvre alors : petit cultivateur, Julien Lançon, né le 11 février 1893 à la Bastide-des-Jourdains (Vaucluse), fils de Marius Lançon, de Mollégès et Marie-Louise Figuière, est bien mort en 1916. "J'étais sidéré. Comment avait-on pu me cacher cette histoire ?"

Les fusillés étaient jetés à la fosse commune

Rien d'étonnant à ce silence, pour Serge Truphémus, professeur d'histoire au lycée d'Apt et auteur de plusieurs livres sur la Première Guerre mondiale : "Les autorités s'assuraient que la famille du fusillé pour l'exemple vive une double peine." À la douleur infinie de la perte, l'État ajoutait l'infamie d'un affichage dénonçant le "traître" dans sa commune d'origine. "La veuve ne recevait pas de pension, parfois même ses biens étaient saisis." Le père de Sylvestre Marchetti, dans son petit village corse, ne supportera pas l'opprobre : il se suicidera peu après.

Moustachu, militant de la réhabilitation de ces exécutés, Jean-Claude Flament est un "écrivain-chercheur" picard. C'est lui qui, depuis 2009, "pour le devoir de mémoire", tente de recoudre l'histoire de Lançon et Marchetti, enterrés depuis un siècle, à l'écart, dans le cimetière de Sarcus. Or c'est rarissime : le plus souvent, les fusillés étaient jetés à la fosse commune. À Sarcus, non. Ici, depuis un siècle, et sans que l'on sache bien par quel miracle ou engagement politique, on entretient les tombes de ces deux garçons du Midi.

Été 1916. La Somme broie les hommes. Ce seul 1er juillet, 19 240 soldats sont tués. Membres de la 2e Division d'infanterie coloniale, les 4e et 8e RIC, considérés comme des corps d'élite, sont de tous les combats. Un soldat marseillais écrit : "Je ne peux pas te dire l'enfer que c'était." Après plus d'une semaine d'assauts, les officiers accordent un repos bien mérité à leurs troupes. Nous sommes le 9 août. Mais à peine redescendus de première ligne, contre-ordre : il faut déjà remonter au feu. Malades, éreintés, ils sont 300 soldats à refuser. Ce repos promis et repris, les gars se l'accordent eux-mêmes. Il n'y a ni injure ni coup, juste des hommes qui posent à terre leur barda de fatigue, de terreur et d'armes. Certains se cachent dans les tranchées ; d'autres filent se baigner dans la rivière qui coule non loin.

Julien Lançon sera inhumé, le 22 octobre

D'abord qualifiée "d'enfantillage", leur escapade fera grand bruit. "Il y a lieu de réprimer les fautes commises, même par les fatigués, les égarés, les demi-conscients", lit-on dans les rapports militaires. Cinquante-sept hommes sont traduits devant le conseil de guerre pour "désertion et refus d'obéissance", dix-neuf condamnés à mort. Si dix-sept voient leur peine commuée en travaux forcés, deux, "considérés comme meneurs", Julien et Sylvestre, sont passés par les armes. Ils meurent, à 24 et 25 ans, sous les balles des leurs, sur une prairie de Sarcus : "Il faut faire un exemple, marquer les esprits."

Il y a deux ans, Hervé Lançon est allé sur place. Il a vu la prairie du peloton d'exécution, la cave où son ancêtre fut mis aux arrêts, le cimetière. Pendant la cérémonie, avec les élus et associations locaux, il a senti ce "truc de conscience" : la réhabilitation de son aïeul est devenue une responsabilité qu'il endosse, un combat qu'il fait sien. Et qu'il va financer, seul. Hervé n'est pas un lyrique, il le dit avec des mots simples : "Julien, il faut bien le ramener chez lui", comme l'avaient déjà été, en 2010 en Haute-Corse, les ossements de Sylvestre Marchetti.

Exhumé le 18 octobre de Sarcus, Julien Lançon sera inhumé, le 22, à 10 h, dans le tombeau qu'Hervé a fait bâtir tout exprès, au cimetière de Mollégès. Exceptionnelle, la cérémonie sera "sans doute la dernière de ce type en France", tant sont ardues la recherche des sépultures, impossible l'identification des ossements. Elle réunira le maire du village, Maurice Brès, Hervé Chérubini, celui de Saint-Rémy, des anciens combattants, historiens et Françoise Dumond, présidente nationale de la Ligue des Droits de l'Homme. Les enfants liront Le Dormeur du Val d'Arthur Rimbaud. Cent ans jour pour jour après son exécution, Julien Lançon aura retrouvé sa terre et sa dignité.


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