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ACANTARI

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Lou plesi de canta n'en Prouvençau


L'universalité de Mistral

Publié par Chorale ACANTARI sur 27 Avril 2014, 15:49pm

Catégories : #patrimoine

Frédéric Mistral au Brésil.


La renommée de Mistral au Brésil est profonde, parce que le provençal se mêle au galicien-portugais et le domine dans sa forme, son rythme et son génie, pour constituer dans notre histoire littéraire le fameux courant provençal qui durera jusqu'au milieu du XIVème siècle et se répandra jusqu'en Espagne même. La langue portugaise naît ainsi dans les chansons des troubadours, liée au provençal et gardant avec lui une intime communion de sentiments lyriques inconnue dans les autres langues latines.
Les Rois du Portugal eux-mêmes furent des troubadours: notamment Don Sancho I (1185-1212), marié à la fille de Raymond Bérenger IV, Comte de Provence et Roi d'Aragon, petit-fils du Comte Henri de Bourgogne; Don Denis (1279-1325), le plus remarquable, qui fonda en 1290 la célèbre Université de Coimbre, et eut pour maître Aymeric d'Abrard.

Il laissa beaucoup de chansons, et avoua dans l'une d'elles:
Quer'en maneira de proençal
Fazer agora hun cantar d'amor
E querrei muit'i loar mha senhor,
A que prez nem fremosura nom fal
Nem bondade; e mais vos direi en;
Tanto a fez Deus comprida de ben
Que mais que todas las do mundo val.


(Je veux, à la manière provençale,
Faire maintenant une chanson d'amour…)


Et aujourd'hui, en plein XXème siècle, le grand poète brésilien, l'académicien Manuel Bandeira, prenant pour thème ces vers de Don Denis, compose une nouvelle chanson d’amour, Cantar de Amor, aussi à la manière provençale:


Mha senhor, com'oje dia son,
Atan cuitad'e sen cor assi!
E par Deus non sei que farei i,
Ca non dormho à mui grand sazon.
Mha senhor, ai meu lum'e meu ben,
Meu coraçon non sei o que ten.


D'innombrables mots d'origine provençale se rapportant surtout à la poésie et à la chevalerie ontv survécu dans notre langue: balada, trovar, refrâo, jogral, truâo, palafren, rocin, tropel, viagem, alegre, anel, rouxinol, burel, linhagem, talante, etc...


On comprend pourquoi le sage empereur du Brésil, Dom Pedro II, chercha à connaître, lors de son voyage en Europe, en 1872 (1), le poète célèbre, Frédéric Mistral.
Il l'invita à venir à Marseille et le félicita pour ses poèmes, Mirèio et Calendau, qu'il avait sous les yeux entre Nîmes et Nice, tandis qu'il reconnaissait les lieux décrits par le chantre de la Provence.
Il lui exprima en même temps son enthousiasme pour le mouvement de rénovation de la langue provençale, qu'il lui conseilla d'employer en prose, spécialement pour des travaux historiques. Sa Majesté reçut à cette occasion, en 1873, le titre de sòci du Félibrige provençal.
Et en 1888, lorsque Dom Pedro fit un séjour à Cannes, les félibres de cette ville offrirent à l'Impératrice une magnifique aubade, donnée par quatorze tambourins, qui commençait par notre hymne national et s'achevait par des chansons provençales:
— Fai-te vèire bèu soulèu, Magali, La Raço Latino, Li Tambourin, Viro-Vòuto, et La Fèsto, du félibre Astoin.
Après cela, on lui adressa un discours en provençal, un Coumplimen dit par M. Mouton, Cabiscol de l'Escolo de Lerin, qui commençait par ces mots:
— Sias la digno mouié d'aquéu que vòu tout saupre... (Vous êtes la digne épouse de celui qui veut tout savoir...) et s'achevait par cette déclaration, que Dom Pedro es bèn, à nòstis iue, lou Rèi dis Emperaire
(Il est bien, à nos yeux, le Roi des Empereurs).
L'Impératrice Marie-Christine se souvint, sans doute, que Magali avait été chantée au Paço de Rio de Janeiro, et que l'aubade provençale avait souvent égayé les étoiles du Brésil (apud B. Mossé: Dom Pedro II, Empereur du Brésil. Paris, 1889, p. 403).
Dom Pedro, finalement détrôné et exilé en France, n'oublia point la Provence, et le seul livre qu'il publia, en français, sous le titre Poésies Hébraïco-Provençales du Rituel Israélite Comtadin, traduites et transcrites par S.M. Dom Pedro II d'Alcantara, fut édité à Avignon, chez Seguin frères, en 1891.
De plus, il traduisit en portugais le sonnet "Le Magistrat" du Président Rigaud, de la Cour d'Appel d'Aix.


Tout récemment, en 1962, vraie anticipation des hommages rendus à Mistral à l'occasion du cinquantième anniversaire de sa mort, le grand poète brésilien Manuel Bandeira a traduit Mirèio sous le titre: Mireia. A l'hommage de notre Empereur Pedro II, ambassadeur brésilien de la culture dans le monde, s'ajoute ainsi, à travers un de ses membres les plus illustres, celui de l'Académie brésilienne.
Mais cette Académie elle-même avait déjà accompli son devoir, lorsqu'elle rendit à Mistral, au moment du centenaire de sa naissance, en 1930, dans sa session du 28 Août de cette même année, de grands hommages par le truchement de ces deux hautes personnalités brésiliennes que sont Gustavo Barroso et Conde de Afonso Celso, celui-ci publiant en outre des articles dans le Jornal do Brasil des 6 et 20 septembre 1930.
Comme je l'ai dit à la Santo Estello de Nice en 1960, le message de Mistral fut universel: il a défendu le pluralisme dans le langage, qui — tel le pluralisme juridique que j'ai prêché dans mes travaux — constitue une des manifestations suprêmes de la liberté des hommes et des peuples.
Et la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme de l'ONU a donné raison à Mistral, en spécifiant dans son article 2 qu'elle n'admet pas de discrimination pour les motifs de langue, de religion, etc...
Haroldo Valladao - Brésil


(1) — Voici en quels termes charmants l’Armana Prouvençau de 1873 conte cette intéressante entrevue du grand empereur et du grand poète: — L’Empereur du Brésil, Don Pedro II, qui était venu visiter l’Europe pour étudier sur place la civilisation et les arts du vieux monde, n'a pas voulu quitter la France sans connaître la Provence. Au début de février 1872 il était donc à Marseille, et dès son arrivée adressait par dépêche une invitation au poète Mistral. Le félibre s'empressa de se rendre à Marseille et eut avec Sa Majesté un entretien des plus cordiaux.
L'Empereur commença par complimenter Mistral sur Calendal et sur Mireille. Il lui dit devant sa Cour qu'il avait fait le voyage de Nîmes à Nice avec ces deux livres dans les mains; qu'il avait voulu voir la Crau, et Cassis, et l'Estérel, et qu'il avait reconnu les divers paysages décrits et illustrés par la Muse de Provence. Puis il questionna le Capoulier sur l'idéal des Félibres, sur l'importance du mouvement, sur les oeuvres et le nombre des poètes provençaux, et spécialement sur les hommes jeunes.
Don Pedro déclara que les nations étrangères, même en Amérique, suivaient avec intérêt la renaissance provençale: d'abord parce que la Provence, par l'éclat de sa poésie, est sympathique à tous les peuples; ensuite parce que le réveil et la perpétuation des minorités nationales (naciounalita minouro) sont nécessaires à la vie et à la liberté du monde. L'Empereur demanda si nous avions des écrivains en prose; il insista beaucoup là-dessus, et nous donna le conseil, si nous tenions à l'avenir de notre cause, d'employer la langue de toutes les façons, et principalement en des travaux d'histoire.
Sa Majesté l’Impératrice prit à son tour la parole, et dit gracieusement à Frédéric Mistral que Magali avait été chantée dans le Palais de Rio de Janeiro, et que l'aubade provençale avait réjoui souvent les étoiles du Brésil. Puis la conversation se détourna sur Camoens, le grand poète du Portugal. Don Pedro en parla avec un véritable enthousiasme, et demanda le sentiment de l'auteur de Mireille sur les plus beaux passages de l'Homère portugais. Enfin, il serra la main de son interlocuteur en le priant de lui envoyer tout ce qu'il ferait d'autre, et particulièrement la collection complète de l'Armana Prouvençau.
(Cité par B. Mossé, op. cit. p. 402-408. Traduction nouvelle).

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